Artiste, cinéaste, poétesse, performeuse, Erika Nieva Cunha investit le cœur de Zabriskie Point avec l’installation Des yeux derrière la tête, qui permet de visionner son dernier film Les princes des villes monté par Linn Henz, présenté en juin dernier lors des jurys du Work.Master (Master en arts visuels de la HEAD - Genève).
Depuis son Bachelor en cinéma à la HEAD (2016 à 2019), Erika fait du cinéma un outil de lutte, un espace où rendre voix et dignité aux corps que nos sociétés, aux frontières injustes, condamnent à l’effacement. Film après film, documentaires, fictions, essais hybrides, elle explore les formes de résistance.
Poing levé (6’, 2017), film tract expérimental, boucle les frappes d’un boxeur noir figé en rewind, sur fond de cloches suisses et de montagnes : une spirale d’oppression et de persévérance. La même année, Babylone (9’), film documentaire, donne la parole aux habitué.e.x.s d’un bar en périphérie. En 2018, A Journey of a Thousand Miles Begins with One Step (19’), composé à partir de récits de requérant.e.x.s d’asile en Suisse transposés en fiction, suit un homme noir, abandonné et menotté par la police suisse dans la montagne hivernale, témoignage sur la violence systémique. Avec Maria Cobra Preta (27’, 2019), fiction de diplôme, Erika retourne à Lisbonne, d’où elle est originaire, ville qui subit de plein fouet la gentrification. Maria et ses voisin.e.x.s, menacé.e.x.s d’expulsion, trouvent dans le rap la force d’exister, puisant dans leurs origines et leur identité hybride.
Pour Erika, la parole artistique est indissociable d’une lutte, traduite en art, en cinéma, en poésie. Dire, c’est faire vaciller, déplacer, ouvrir des failles dans ce qui semble figé. Prendre la parole, c’est refuser l’ordre établi : insister, questionner, déranger.
Ses œuvres dévoilent les dynamiques de pouvoir, l’insoutenable cloisonnement des frontières et nos façons d’habiter le monde. Son regard est direct, exigeant, il ne cherche pas à plaire, mais à provoquer, à piquer, à bousculer.
Des yeux derrière la tête s’est d’abord déployée sous la forme d’une installation immersive : six sièges rotatifs dans une salle enveloppée d’un bleu profond, presque obscur, un bleu pensé comme un refuge, mais aussi comme celui des « nuits américaines », ce subterfuge cinématographique qui transforme le jour en nuit. En sortant, le jour éclate au visage, trop vif, presque rouge, rappel brutal de ce que l’on préfère ignorer.
Le noir de l’écran n’est pas un noir : le cadre est rompu, il n’y a pas d’image. L’écran devient toutes les surfaces qui nous entourent, visibles depuis nos sièges rotatifs. Aucun flux visuel, aucune représentation directe de la violence ou du réel : seulement des sous-titres en anglais. L’œuvre rompt ainsi avec la frontalité à laquelle nous sommes habitué.e.x.s au cinéma pour proposer une expérience sensorielle et politique, fondée sur une écoute attentive et incarnée.
Ce que l’on entend et lit, ce sont quatre voix : celles de Taki, Younes, Marwann et Malik, hommes arabes dont les corps et les récits portent l’épreuve quotidienne de l’État-nation, cette violence qui rend la vie impossible. Dans la chair, dans les papiers, dans les silences imposés, dans la peur. Ils racontent leurs parcours, leurs origines, cette histoire héritée du colonialisme, transmise, persistante. De l’Algérie à la France, à l’Europe, à la Suisse.
L’œuvre, comme tout le travail d’Erika, invite à ouvrir les yeux, changer de perspective, sentir, et surtout prendre position contre un système injuste.
Elle nous regarde droit dans les yeux et lance : « Comment je peux continuer à vivre confortablement installé.e.x dans mon siège, alors que ma vie repose sur l’exclusion, la dépossession et la violence subies par d’autres ? »¹
¹ Judith Butler, Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et de la violence, traduit de l’anglais par Michel Deguy, Paris, Éditions Amsterdam, 2006, p. 32 : « Qu’est-ce qu’une vie bonne, une vie qui mérite d’être vécue ? »
Texte par Maryam Esmaïl-Zavieh