Pour la première fois investies par l’espace d’art Zabriskie Point, les deux anciennes cabines téléphoniques situées à l’arrêt du tram du rond-point de Plainpalais deviennent l’écrin idéal pour accueillir Proxy Visions, une installation issue du projet de diplôme de Loukhine (Kirill Tscheluchin), A Synthetic Chimera Caressed by Proxy Visions, saluée par les félicitations du jury du Bachelor en arts visuels de la HEAD Genève.
Loukhine est unx conteurx profondément inquietx de notre présent dystopique, en constante accélération, où s’amoncellent encore et toujours des ruines. Iel ne cesse de chercher la forme et la matérialité des histoires capables d’exprimer ses préoccupations face à ce présent nihiliste, cynique et sombre, et de nous faire ressentir ces inquiétudes avec iel. Iel a choisi un temps pour nous les raconter : le temps même de la science-fiction, le futur antérieur, ce futur déjà révolu qui se manifeste dans le présent.
Depuis ses premières œuvres, iel cherche autour de iel les matériaux qui nourriront ces récits. Iel collecte des éléments organiques, industriels ou artificiels, qu’iel transforme et assemble pour créer des corps sculpturaux capables de nous transporter hors du temps linéaire, dans des espaces-temps étrangers au nôtre, qui nous reflètent, nous interrogent et suggèrent que d’autres récits sont possibles, contrairement à celui qui viole la terre et détruit tout. Iel nous laisse cependant notre liberté : pas de sens fermé. Imaginons avec iel. Ces œuvres peuvent être vues comme des véhicules à émouvoir, des outils d’abstraction du temps, nous faisant pénétrer dans des capsules temporelles abstraites.
Proxy Visions, créée précisément pour Zabriskie, est constituée de deux sculptures destinées aux deux cabines. L’une abrite Big Chunk, l’autre Buz Variation IV. Pour ces pièces, Loukhine, qui travaille parfois avec des matériaux organiques, a choisi d’utiliser uniquement des matériaux artificiels ou industriels. Les références à la nature, comme l’aile de cygne, la plume ou la surface de l’eau, y sont volontairement déplacées : elles ne disparaissent pas totalement, mais se métamorphosent en quelque chose d’algorithmique, de numérique, de digital, comme si l’on imaginait un monde où la nature n’existerait plus que sous forme de données.
Big Chunk, qui occupe la première cabine, repose sur un socle en béton ; un écran d’ordinateur abîmé est posé sur son sommet et accueille une structure en aluminium à laquelle une aile de cygne raftistolée, comme une aile d’ange suspendue dans un équilibre précaire. Une interface informatique fictive, défaillante et presque sarcastique, nous promet une connexion vers un monde plus clair, plus rapide… mais toujours, un futur hors d’atteinte.
Placée en vis-à-vis de Big Chunk, Buz Variation IV joue de sa lumière à l’intérieur de la cabine et renvoie la lumière d’un écran, posé au sol, sur notre visage comme une hallucination, nous rappelant l’écran d’ordinateur que l’on regarde toute la journée et qui nous empêche de voir le monde réel par la fenêtre, nous donnant l’illusion d’y être connecté·e·x·s. Le plexiglas gravé à la main porte une image pixelisée, fruit d’une création numérique. Cette image, générée par une intelligence artificielle entraînée par Loukhine, représente les socles vides de monuments que l’on rencontre dans des paysages abandonnés ou détruits.
À travers Proxy Visions, Loukhine interroge notre présent et les futurs possibles, nous invitant à repenser notre rapport au temps, à la nature, à l’histoire, à ce que nous avons appelé « progrès ». En d’autres mots, les sculptures de Loukhine nous renvoient aux mots de Walter Benjamin :
« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »
Texte par Maryam Esmaïl-Zavieh